lundi 7 juin 2010

Comme un ver...

Qu’on ne s’y trompe pas : le lecteur est aussi nu que l’auteur, mais il le sait rarement. Certains ont les yeux acérés, ils traquent et débusquent, la mine satisfaite, l’auteur qui pourtant se croyait bien caché et se trouve soudain exposé sans défense. Le lecteur-voyeur adore cela, il exulte, il le cite, sourire en coin – voyez comme je suis futé ! – et lui met le nez dans l’indéniable : vous l’écrivez, regardez, c’est là, à la page vingt-neuf ! C’est bien vous, non ? On vous reconnaît bien là ! Et de lui lancer un regard presque condescendant, et de s’enorgueillir par ce regard d’être un si fin limier. Oubliant qu’il n’a plus rien sur le dos, lui non plus. Que ce sont les mots qui habillent, et que chacun se vêtit à sa manière. Que ce qu’on prend pour la nudité de l’un n’est que les oripeaux de l’autre. Prenez un livre à nu, regardez-le, touchez-le, humez-le, même. J’aime les lecteurs aux yeux candides qui se sont dévêtus.

lundi 18 mai 2009

Vous écrivez comment? Nue.

Elle a décidé qu’elle allait faire ça, je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête. Je pense qu’elle n’est que pure contradiction, cette prétendue pudique, qu’elle est toute provocation, mais partie comme elle l’est, il n’y a pas de doute : elle va le faire, comme dans la pub. Il lui manque la paire de lunettes, qu’elle remplacera par elle ne sait quoi encore, la machine à écrire, tiens. Elle la tiendra aussi droit qu’elle le pourra, pas bien longtemps vu le poids, mais elle est bien décidée à faire toute la rue avec sa raison d’être sur les bras : l’art tout nu, voilà, l’écrivain n’a que cela, ses tripes et sa machine. Elle pourrait prendre un stylo, d’autant que cette machine, elle n’écrit pas avec, pour dire vrai. Mais le stylo manque de style, fût-il étoilé, et on ne l’entend guère : il glisse en douceur sur le papier, du coup on croit que c’est si simple, que ça s’écrit tout seul. Elle dira, voyez, l’art ça pèse, et c’est lourd à porter. Elle fait comme ce pianiste qui a joué vingt-sept heures, elle montre ce que l’art a de physique, elle délivre un message, enfin. Car on ne cesse de le lui dire : quel message voulez-vous faire passer ? Et lasse d’être agacée et de la trouver saumâtre, elle répond une bonne fois pour toutes les autres passées et à venir. Elle le donne, son message, puisqu’il n’y a plus d’écrit sans intention précise, elle va dire, un écrivain, c’est ça : ça sue, ça peine, ça porte des mots qui ne viennent pas (le papier est vierge dans la machine) puis qui arrivent en crachotant, ça se dénude sans y prendre garde, et ça ne s’attarde pas sur cette nudité. Elle n’a d’importance que pour les lecteurs sourds aux histoires.

vendredi 16 janvier 2009

Il ment, mais pas vraiment...

Je l'ai mise dans tout un tas de poses, j'ai imaginé de manière tout à fait débridée. J'ai pensé à ce chapeau blanc et noir, les rayures du fauteuil m'ont alors sauté aux yeux, et avec elles celles du mur qui cavalaient sous mon nez. Elle ne bougeait pas, elle respirait à peine, je lui ai dit "détends-toi", j'ai attendu, il y avait des lignes droites partout, je ne voyais que ça, ses bras cassés en équerre, ses jambes en l'air comme des i tressés, la tête dans le vide suspendue contre l'appel du sol, et tout en haut son pied guilleret et presque indifférent. Tout à coup, j'aperçois un v perché sur son nombril, ignorant le second qui attire toujours l'oeil. Je me souviens qu'un corps ne fait toujours que ça, raconter des histoires qu'on lit tout de travers.

lundi 22 décembre 2008

La Muse au balcon

Moi, là, en mal d’inspiration, qui prends des airs d’ailleurs, mystérieux et non concernés. Des airs de faux-semblants, avec tous les accessoires. Je m’échine à cacher l’essentiel : je mets le corps tout devant, et je l’habille a minima pour qu’on ne voie que le contraste. Et je regarde loin, loin, vers la fenêtre, et savez-vous ce qui s’y passe ? Une jeune femme aux mines angoissées appelle un chat en équilibre sur le bord d’un balcon, la queue en l’air et frémissante, les yeux rivés sur le balcon voisin où sautille un moineau. Il se ramasse avec lenteur, se rattrape de justesse, la maîtresse pousse un cri et devient pâle. Elle prend alors une drôle de décision : plutôt que de chasser le moineau, elle veut saisir le chat.
L’un d’eux fait un bond, l’autre rate le rebord.
Je ne sais plus que faire. On voit bien qu’il n’y a pas de feuille dans cette machine, comme on voit qu’elle est vieille et sensible. Elle fait un petit bruit sec quand une touche s’enfonce. Quand on tape vite on dirait qu’elle vous crible de balles. Je rentre le ventre et serre les jambes en laissant le pied nonchalant. Je fais toujours cela : je prends des airs de rien même devant les catastrophes.

mercredi 10 décembre 2008

L'appel

Ils y jouent souvent. Ce soir elle a voulu recommencer, mais par surprise : pour la première fois, il ne sait pas ce qu’elle s’apprête à faire. Elle a disposé des pétales de roses dans l’entrée, l’esprit survolté de romantisme. Elle a fait livrer un repas exquis, car après cet amour-là qui défie tant la mort, ils célèbrent le corps à n’en plus finir. Ils se disent que la vie se déguste, et pour mieux la sentir, ils lui font des blagues, prétendent lui tourner le dos, puis reviennent en courant.
Elle est allée nue dans le salon, la bouteille et le verre dans une main, les comprimés dans l’autre. Elle a tout posé sur le plancher, au centre de la pièce, s’est assise en tailleur et a regardé dehors un instant : la nuit commence à peine à tomber, le ciel est violacé et tendre. Elle fait couler le vin, ouvre la boîte et avale d’un trait quatre comprimés, hésite, et engloutit finalement le reste. Avec un peu de café, ça passera tout seul. Puis elle compose le numéro, murmure leur message, tu as quinze minutes, s’allonge et ferme les yeux.
Elle a calculé le temps au plus juste. Seulement celui qu’elle croit à la Défense vient de sauter dans un train qui l’emmène à toute allure vers Londres. Il a tapoté sur son portable en partant, mais le réseau a fait la sourde oreille. Réunion, 2 retour 2m1 matin, je TM. Le message met des lustres à arriver. Quand son téléphone fait enfin un bip, il est sous la Manche, et elle dort depuis longtemps.

jeudi 4 décembre 2008

A nu, ou presque

J'ai l'air si doux, qu'on voudrait s'y tromper. On me regarde avec des naïvetés d'enfant, on esquisse des sourires et un premier geste confiant. Je suis de ces points de repère dans les foules, j'ai la physionomie de ceux de qui rien n'est à craindre: on me confie ses affaires le temps d'aller chercher un café; on me demande de surveiller une poussette, avec l'enfant assis innocemment dedans; on engage la conversation dans une file immobile, et l'on me confie ce que l'on devrait taire. J'offre avec gourmandise ce regard que l'on cherche: je fais mes plus beaux sourires, mes mines les plus avenantes, je réponds d'une voix aussi douce que mon air...
C'est si simple, que c'en est désarmant.
Mais voyez-vous ma lèvre qui se retrousse légèrement, là? C'est la seule mise en garde que je laisse à l'air libre, la seule dissonance démentie par mon regard limpide.
Il faudrait bien chercher, dans les visages rieurs et rassurants, la lèvre qui se retrousse... Ils ont souvent l'air de ce qu'ils ne sont pas, ces tendres visages-là. Par sursaut moral, ou par jeu pur, ils vous le susurrent du bout des lèvres, en débordant d'efforts pour que vous ne les croyiez pas.

jeudi 27 novembre 2008

Un homme conquérant en diable

J'ai l'air conquérant, mais je suis simplement heureux.
L'air, justement, n'a jamais été aussi souple. Il glisse sur ma poitrine et enveloppe tous mes souvenirs. Celui de la grande maison d'enfance, avec nos hurlements de joie ou de terreur. Course dans les arbres, être le premier à atteindre le haut, oublier qu'on pourrait tomber; d'ailleurs, Marc est tombé, mais sur la mousse. On est rentrés tout penauds, Marc à cloche-pied, la tête résonnant de nos avertissements. Il n'a rien dit, pour les arbres.
Dès que le jardinier du domaine avait le dos tourné, hop! On s'échappait, on filait à la queue leu leu d'un buisson à l'autre, on dévalait le sentier, on arrivait tout en bas au bord du ruisseau, et là, on découvrait les arbres. Le jeu, le défi sans cesse renouvelé, était de passer le ruisseau par le haut, en les escaladant pour s'agripper aux branches qui se rejoignaient au-dessus de l'eau à quinze mètres du sol. J'ai failli réussir, tel que vous me voyez, il s'en est fallu d'un cheveu. Il y a eu un crac, et je me suis retrouvé les fesses dans l'eau, directement sur les cailloux. J'en ai gardé une marque sur la fesse gauche, en forme de... en forme de pas grand chose, à dire vrai. Malgré tout, mes fiancées ont toutes cherché à y reconnaître une forme quelconque. Elles passent une main douce sur mes rebonds musclés, leurs doigts étonnés contournent la trace imprimée dans ma chair, la dépassent, mais bientôt reviennent, hésitants, puis s'enhardissent et s'y posent comme des fleurs. C'est au tour de leur bouche de l'effleurer, la pointe d'une langue délicate s'y attarde, puis elles me serrent soudain contre leur visage, leurs deux mains bien à plat sur mes fesses. Je suis heureux comme un diable de dix ans.

lundi 10 novembre 2008

L'aveu

Elle sait très bien que je les regarde, elle, et le mouvement de la pièce qui s'émeut tout autour d'elle. La bouteille à moitié bue la veille me rappelle le goût apaisant du vin, et ce goût m'entraîne vers le mot léger, encore mouillé d'alcool, qu'elle a murmuré le visage ailleurs. Dans un instant, elle va se retourner... Je me loge aussitôt dans ses mains, me pose au bout de ses doigts, sur la pointe de son pied, je me colle et, pauvre de moi, je voudrais me fondre. Le coussin est déjà tout prêt à l'accueillir, la table est offerte et la tasse s'agite au devant de ses mains, mais elle touche je ne sais quoi, l'air distrait et conquis. Tout frémit et tout chancelle. Il faudrait fuir pour ne pas s'évanouir, seulement voilà: je la dispute au décor et j'ai les yeux en nage.